2 Bengt Danielsson : biographie d'Eric de Bisschop

Présentation
Dans le chapitre d’introduction du Dernier Rendez-vous d'Eric de Bisschop, Bengt Danielsson consacre les
14 pages (10 à 24) à une rétrospective biographique du navigateur. On a ici affaire à un travail plus élaboré que les simples notices, venant de surcroît de quelqu’un connaissant personnellement Eric de Bisschop.
Cette biographie n’est cependant pas non plus totalement fiable, comme le montrent plusieurs recoupements avec Kaimiloa. En effet, on se trouve  parfois dans cette partie du texte de Bengt Danielsson (alors que le reste est écrit de façon tout à fait « normale ») dans le monde à demi enchanté de la littérature pour enfants, notamment les livres d’aventures illustrés de gravures de la première moitié du XX° siècle. Par exemple, évoquant l’arrivée, le 25 octobre 1935, d’Eric de Bisschop et de Joseph Tatibouet à Kalaupapa (île Molokai, Hawaii), siège d’une léproserie, il écrit la phrase suivante :
« Quand ils revinrent à eux, ils se virent entourés de la plus repoussante et horrible collection de monstres qu’ils eussent jamais contemplés. »,
qui constituerait sans difficulté la légende de l’illustration pleine page d’un « épisode » spectaculaire. Or la scène décrite est imaginaire : ce sont des indigènes employés de la léproserie qui ont porté secours aux deux navigateurs et ceux-ci n’ont vu des lépreux que plusieurs jours après…
Parmi les autres distorsions, deux sont particulièrement notables : Bengt Danielsson attribue à Eric de Bisschop une formation d’hydrographe, qui est probablement une formation d’officier de la marine marchande, donnée dans ce qui était officiellement appelé "écoles d'hydrographie" (actuellement, "écoles de la Marine marchande", beaucoup moins nombreuses qu'au début du XX° siècle, mais toujours surnommées « Hydro »). Il le crédite aussi d’avoir été royaliste, ce qui ne serait pas en soi invraisemblable, mais les écrits d’Eric de Bisschop n’en font nullement état : ils indiquent même son extrême affection pour le drapeau tricolore (cf.
Eric de Bisschop et le pétainisme dans la première partie du blog) et supposeraient qu’il ait été orléaniste et non légitimiste…


Le texte de Bengt Danielsson
Extrait de l'introduction au Dernier rendez-vous d'Eric de Bisschop, pages 10-24 (indication de la pagination d'origine).
En gras : les passages qui paraissent en décalage avec ce qu’a écrit Eric de Bisschop sur les mêmes points.

(Débarquant à Papeete en octobre 1956, Bengt et Marie-Thérèse Danielsson ont aperçu le Tahiti-Nui à l’amarrage
).

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Tandis que nous roulions parmi les bouquets de palmiers, immédiatement au sortir de la ville, ma femme, Marie-Thérèse, remarqua avec un sourire taquin: «C'est curieux, vous n'avez pas réalisé tout de suite qu'il s'agissait du radeau de votre ami Eric.»
Elle avait raison. J'aurais dû comprendre immédiatement que la seule personne à Tahiti capable d'engendrer une idée de cette sorte était l'incurable aventurier des mers Eric de Bisschop. J'emploie le terme « aventurier des mers» parce qu'il est indéniablement le plus adéquat, mais j'espère qu'il n'évoquera rien de semblable à la malpropreté, à la vulgarité, à la pauvreté, car les manières et la naissance d'Eric étaient celles d'un véritable aristocrate qui, en dépit du nom flamand, appartenait à une authentique famille française. Il n'utilisait jamais lui-même le titre de baron hérité de son père, mais dans les quelques occasions où j'entendis d'autres personnes le lui donner, je n'ai pu m'empêcher de penser à un autre fameux baron, von Munchausen, car Eric, comme lui, avait coutume de raconter les plus incroyables histoires - mais les siennes, contrairement à celles de l'Allemand, étaient toutes véridiques. Une autre différence moins importante résidait dans le fait que toutes les étranges aventures d'Eric s'étaient passées en mer. Eric aimait la mer du même amour irraisonné et passionné que d'autres hommes éprouvent pour des femmes particulièrement attirantes. Malheureusement son amour n'était pas payé de retour, car la plupart de ses nombreux voyages s'étaient soldés par un désastre - dont cependant, il s'était toujours débrouillé pour se tirer vivant, de façon ou d'autre. Il avait été sauvé d'une mort prématurée et apparemment certaine, six fois

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pour le moins, ce qui doit être un record mondial en la matière.
Quand se manifesta pour la première fois, au cours de son adolescence, la violente passion d'Eric pour la mer, ses parents, inquiets, tentèrent de la canaliser le mieux qu'ils purent en faisant de leur fils un hydrographe. Ils savaient que les hydrographes les plus capables finissent dans les bureaux, à la tête d'un service. Mais, comme l'avait craint Eric, son travail était extrêmement routinier, et lorsque la première guerre mondiale éclata, il fut heureux de le quitter et de prendre le commandement d'un dragueur de mines. Il se trouvait dans la Manche depuis peu de jours quand un sous-marin allemand coula son navire. Eric, qui ne savait pas nager, fut repêché juste à temps par un bateau patrouilleur français. Après cela, le service devint si plat et si monotone qu'il l'abandonna rapidement pour l'armée de l'air nouvellement créée. Mais il ne perdit pas pour autant contact avec la mer - on pourrait dire au contraire, au risque de passer pour faire de l'humour à bon marché, que ce contact fut intensifié --; en effet, au cours d'un vol de reconnaissance au-dessus de la Méditerranée, quelque temps après, son appareil s'arrêta inexplicablement et il tomba d'une hauteur de huit: cents mètres. Le pilote d'un autre appareil manœuvra pour se mettre au niveau de la mer et maintenir à flot Eric, inconscient, jusqu'à l'arrivée d'un bateau de secours. Il passa à l'hôpital le reste de la guerre.
Pendant la période de repos forcé qui suivit, Eric tomba amoureux, se maria, acquit une entreprise de charpente et, pendant plusieurs années, il vécut presque la vie d'un citoyen ordinaire - mais, en lui, l'amour de la mer l'emporta peu à peu. Il acheta un trois-mâts dans lequel il commença à transporter des charpentes

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entre l'Afrique occidentale et la France. Un jour de tempête, le cargo dériva, et avant que l'équipage pût diminuer la voilure, le bateau chavira et coula. Eric et quelques-uns de ses hommes furent recueillis par un autre navire qui, par chance, se trouva au moment voulu sur les lieux du désastre. En même temps qu'il perdait son bien-aimé trois-mâts, son mariage fit naufrage. La raison en était simplement que son intraitable besoin de liberté le rendait inapte à la vie conjugale. Sa première femme, par conséquent, ne fut pas plus capable de le garder que ne le furent les nombreuses autres femmes de sa vie.
En des dispositions d'esprit meilleures qu'elles ne l'avaient été depuis longtemps, il dépensa son dernier argent à payer sa place pour la Chine sur un vapeur. Il déclare lui-même, dans l'un de ses livres sincères et charmants, qu'il subissait l'attirance du Pacifique mystérieux. En outre il était à la recherche de «quelque chose qui pourrait remplir entièrement sa vie et la rendre à ses yeux digne d'être vécue». C'était naturellement un programme extrêmement vague, plus normal pour un adolescent que pour un homme de trente-sept ans. Cependant, Eric commença sagement sa nouvelle vie en rejoignant les forces de police dans la concession française de Shanghai, et cela lui fournit la double occasion d'établir des plans un peu plus concrets et de gagner assez d'argent pour -les mettre à exécution.
Quelques années plus tard - plus exactement à la fin de 1932 - ses plans s'étaient cristallisés et il était prêt à entreprendre une croisière dans les mers du Sud pour étudier les courants marins. Son navire était une jonque de quarante tonneaux, le Fou Po, créée par lui, et son compagnon était un collègue de la police, de dix ans son cadet; il avait nom Tatibouet, mais Eric l'appela toujours Tati. A peine avaient-ils quitté Shanghai

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qu'un terrible cyclone déferla, venant du nord, et imposa au Fou Po une malheureuse course folle qui se termina cinq jours plus tard sur la côte rocheuse au nord de Formose. Une bande d'hommes aux yeux bridés s'approcha de l'épave et sauva les compagnons à demi noyés. Le lendemain, lorsque ceux-ci eurent plus ou moins récupéré leurs forces, ils se rendirent à l'endroit du sinistre et ils découvrirent avec consternation que leurs nobles sauveteurs avaient également pris soin de soulager le navire de tous les objets transportables.
Tout autre homme eût sans nul doute renoncé à ses projets de longue traversée après une telle catastrophe, mais Eric possédait deux qualités: l'obstination et le charme, qui vinrent à son aide en cette occurrence comme elles l'avaient fait si souvent dans le passé et le feraient de nombreuses fois encore dans l'avenir. Quelques mois après son retour en Chine, il avait convaincu un consul français, bien disposé, de lui fournir la charpente nécessaire, et avec l'aide de Tati et de quelques ouvriers chinois, il réalisa et acheva une nouvelle jonque, naturellement baptisée Fou Po Il. Par rapport aux quarante tonneaux de son prédécesseur, la nouvelle jonque, avec ses douze tonneaux, avait une taille plus conforme à son équipage de deux hommes - ou plutôt à un capitaine et un équipage d'un seul homme, car Eric était et demeura toujours le chef naturel et évident.
Pour renflouer ses fonds de nouveau très bas, Eric eut la brillante idée d'en investir la plus grande part dans une provision d'antiquités chinoises, convaincu qu'il était de les écouler à bon compte dans les ports étrangers.
Le Fou Po Il dépassa toutes les espérances d'Eric et de Tati et nul cyclone ne se manifesta. Ils atteignirent Mindanao, la plus au sud des îles Philippines

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sans embûches et de là ils avancèrent à travers le Pacifique pour commencer une étude attentive des forts contre-courants qui, selon les cartes marines, traversent l'Océan d’ouest en est à cette latitude, dans la direction strictement opposée à celle des vents alizés, L'un des plus importants articles de foi des ethnologues à cette ,époque: affirmait que les Polynésiens avaient suivi cette voie, pendant la longue traversée en pirogue qui les avait menés de leur berceau, quelque part en Asie, jusqu'aux îles des mers du Sud. Mais aucun ethnologue ou océanographe n'avait étudié le contre-courant équatorial - ainsi l'appelait-on - et le peu qu'on en connaissait reposait sur des observations fortuites et dispersées. Dans son enthousiasme, Eric décida de le suivre en toute sa longueur, sur le chemin des îles Galapagos - environ neuf mille milles, c'est-à-dire une distance couvrant à peu près le tiers de la circonférence du globe.
Comme il était important d'évaluer la largeur du courant, aussi bien que sa force et sa direction, Eric commença par tracer de longs zigzags au lieu de fixer sa route droit sur les îles Galapagos. Cette méthode, bien sûr, ne donnait pas de progrès rapides, et au bout d'un mois le Fou Po II se situait seulement six cents milles plus près de son but, qu'il mettrait alors plus d'une année à atteindre.
Cela n'entamait en rien l'enthousiasme d'Eric, mais plus le temps passait et plus Tati devenait mécontent et chagrin. Eric ne prêtait qu'une oreille distraite aux lamentations de son équipage et il continuait tranquillement sa course zigzagante, de plus en plus convaincu que le courant équatorial était trop faible, et le vent contraire trop fort, pour que les Polynésiens eussent jamais pu l'utiliser au cours de leurs migrations. L'intérêt d'Eric pour la navigation polynésienne et pour

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l'ethnologie, qui devint finalement son suprême intérêt, date de cette époque.
Si Tati avait été le seul passager à bord, Eric eût certainement continué à lui refuser son attention, car là où une découverte allait être faite, ou une théorie vérifiée, il fut toujours impitoyable. Mais à peu près à ce moment il trouva à bord une quantité de déplaisants voyageurs de fond de calle - une véritable colonie de tarets -, lesquels s'étaient foré un chemin dans les planches au-dessous de la ligne de flottaison. Eric, donc, interrompit son étude et revint en arrière pour faire radouber la coque et la faire doubler de plaques de cuivre dans un chantier convenable de ce qui était alors les Indes néerlandaises. Après une courte recherche, il en trouva un à Ceram en Amboine, où quelques indigènes intelligents firent le travail vite et bien. Cette dépense imprévue creusa un tel trou dans ses réserves qu'il décida sur-le-champ de faire escale à Sydney pour y vendre quelques-unes de ses antiquités chinoises.
Au lieu d'emprunter la route la plus courte à travers le détroit de Torres, Eric choisit de contourner l'Australie à l'ouest - décision plus sensée qu'il n'y paraît, car normalement des vents puissants devaient l'aider à faire une rapide et facile traversée. Malheureusement, les vents ne se comportèrent pas du tout comme ils auraient dû, selon les cartes et les manuels navals, et les deux infortunés ne rencontrèrent, en fait de vents favorables, que de violentes tempêtes, qui mirent leur jonque dans un piètre état. Avec des efforts surhumains, ils réussirent enfin, plus morts que vifs, à échouer dans le petit village de pêcheurs de perles, Broome, sur la côte nord-ouest de l'Australie.
Ils désiraient cependant se rendre à Sydney, et ils prirent la décision de traverser le détroit de Torres,

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rempli d'écueils. Hélas le Fou Po était dépourvu d'une chose que possèdent les navires .qui s'aventurent dans ces eaux, à savoir : un moteur. Ni l'adresse d’Eric ni la vue perçante de Tati ne les préservèrent de s'échouer maintes fois, et d’être finalement démâtés juste avant de gagner le large du golfe de Papua, de l'autre côté du détroit. Leur jonque bien-aimée dériva irrémédiablement vers l'embouchure d'une rivière sur la côte sud de la Nouvelle-Guinée, et elle s'embourba profondément dans la vase, dans un fouillis d'arbres déracinés, de branches cassées et autres débris.
Tandis qu'ils essayaient de faire le point, un groupe de sauvages au nez garni de pinces, armés de lances, surgirent de la ceinture de mangliers et les contemplèrent avidement. Cela rappela désagréablement à Eric et à Tati que la plupart des indigènes, en Nouvelle-Guinée, étaient encore anthropophages. Ils étaient fermement convaincus que les sauvages allaient bientôt revenir avec le chef cuisinier de la tribu et une imposante marmite, mais lorsqu'ils réapparurent, après un temps assez long, ils amenaient avec eux deux missionnaires correctement vêtus et tenaient une longue corde.
Quand les deux vaillants compagnons poursuivirent leur traversée au début de 1935, après un séjour extrêmement agréable chez les cannibales convertis et non convertis, Eric décida qu'ils pouvaient aussi bien attendre d'avoir atteint la Californie (!) pour vendre leurs antiquités chinoises, et, malgré les protestations de Tati, il se dirigea vers l'Equateur pour reprendre, au passage, ses intéressantes études au sujet du courant. En exceptant le fait qu'Eric, lorsqu'il tomba à l'eau en visitant les îles Salomon, tant la malaria qu'il avait contractée en Nouvelle-Guinée l'avait affaibli, se fût certainement noyé sans l'intervention du fidèle Tati, tout alla bien. Après deux mois de zigzags en mer, Tati fut de

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nouveau malade à en mourir et demanda avec insistance à être déposé à terre immédiatement. Eric se vit obligé de céder à son équipage sous peine de mutinerie.
L'archipel le plus proche était celui des îles Marshall - dont l’une, Bikini, devait un jour être célèbre dans le monde. Mais Eric n'avait guère envie d'y débarquer; en effet, les îles Marshall, comme toutes les autres îles de Micronésie, étaient devenues territoire japonais depuis la fin de la première guerre mondiale, et les Japonais avaient toujours brutalement écarté les visiteurs étrangers. Cependant Tati avait maintenant une idée fixe : être débarqué, et il ne voulait pas entendre raison. Eric aborda donc l’atoll le plus rapproché, Jaluit, avec quelques appréhensions. Elles se trouvèrent justifiées. Le commandant japonais soumit. aussitôt ces visiteurs inattendus à un interrogatoire dit du troisième degré, puis leur exposa qu'ils ne pourraient s'en tirer ainsi, sans avouer qu'ils étaient des espions américains. Après une quinzaine au cours de laquelle ni Eric ni Tati ne firent l'aveu exigé, le commandant perdit soudain patience: il les renvoya à leur jonque sans un mot d'excuse, et leur ordonna de quitter les îles Marshall aussi rapidement que possible. Ils le prirent au mot et hissèrent sur-le-champ toute la voile que pouvaient porter les agrès.
Ayant enfin compris que Tati était beaucoup moins intéressé que lui-même par l'étude des courants marins, Eric annonça brièvement son dessein de le déposer aux îles Hawaii : le fait que cela signifiait un léger détour de quatre mille milles ne le dérangeait pas du tout. Quelques jours plus tard, ils commencèrent à sentir une odeur nauséabonde. Elle semblait émaner de leur réserve; ils ouvrirent la porte et virent tout de suite ce qui s'était produit. Quelques «mignons» du commandant avaient de toute évidence fouillé le bateau pendant

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leur interrogatoire, dans .l'espoir dei trouver des documents compromettants ou des machines infernales en miniature, et ils avaient poussé le zèle jusqu'à ouvrir toutes les boîtes de conserves soigneusement soudées. Cependant le réservoir d'eau, miséricordieusement épargné, était presque plein. Lorsque Eric et Tati eurent jeté par-dessus bord toute la nourriture avariée, il leur resta en tout et pour tout un paquet de biscuits de mer.
Pendant trois semaines, ils vécurent de biscuits, d'eau et d'une soupe faite avec de la graisse. Au début, ils essayèrent naturellement de pêcher, mais toutes leurs tentatives furent vaines parce qu'ils n'avaient pas d'appât convenable. Aussi, afin de ne pas gaspiller leurs forces déclinantes, ils concentrèrent dorénavant leur volonté pour atteindre aussi vite que possible leur lointaine destination. Ni les courants ni les vents ne se montraient favorables, et la vie à bord devint un long cauchemar. Dès le début de la quatrième semaine, ils furent si épuisés qu'ils ne purent même pas se maintenir dans la route, et commencèrent à dériver. Vers la fin de la cinquième semaine, ils aperçurent enfin la terre, brumeuse vision d'une haute côte rocheuse et nue. Ils tentèrent de s’asseoir, mais l’effort fut trop grand et ils s'évanouirent. Quand ils revinrent à eux, ils se virent entourés de la plus repoussante et horrible collection de monstres qu'ils eussent jamais contemplés. Ils crurent d'abord qu'on les avait transportés en un lieu brûlant et souterrain de redoutable réputation, mais l'un des sauveteurs expliqua l'affaire. Ils avaient échoué à la colonie de lépreux de Kalaupapa, au nord de Molokai, dans l'archipel des Iles Hawaii Leur joie de se retrouver vivants se dissipa bien vite lorsqu'on leur apprit que leur cher Fou Po II avait été réduit en miettes contre les rochers et que tous leurs

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livres de loch, leurs notes et autres biens avaient été perdus.
Durant son long séjour à l'hôpital, Eric lut de nombreux ouvrages d'ethnologie. La description d'une pirogue polynésienne double lui donna une idée. Pourquoi ne pas poursuivre son étude interrompue des courants marins à bord d'une embarcation semblable, bien éprouvée et digne de la mer? Il lui serait ainsi loisible d'étudier en même temps la navigation polynésienne. Il était toutefois bien résolu à accomplir seul toutes ses futures traversées. Mais qu'adviendrait-il de ce pauvre Tati? Rentrer en France par le bateau coûterait fort cher, et Tati avait depuis beau temps donné à Eric tout son argent. Eric s'offrit d'abord généreusement à entreprendre un voyage pour la France avec Tati, exactement comme s'il s'était agi d'une petite croisière, au long de la côte, et non d'une course téméraire à travers la moitié du globe. C'était un geste absurde et magnifique, mais Tati, gagné peu à peu aux grandioses conceptions d'Eric, accepta .l'offre tranquillement. Aussi heureux l'un que l'autre à la perspective de leur future séparation, les deux amis, naguère inséparables, entreprirent de suite la construction d'un troisième bateau.
Le singulier navire fut achevé un an plus tard. Au début de mars 1937, Eric et Tati prirent joyeusement congé d'Hawaii et d'une foule de nouveaux amis qui, jusqu'à la dernière minute, persistèrent à appeler leur modes Le pirogue double, longue seulement de onze mètres, «les deux cercueils». Eux-mêmes l'avaient nommé Kaimiloa, d'après un canot fameux dans une légende hawaiienne. Le Kaimiloa se révéla bientôt non seulement une embarcation solide et facile à gouverner, mais aussi un voilier d'une remarquable rapidité. Ravi de trouver en sa nouvelle création un si excellent bateau, et impatient de tenir sa promesse envers Tati,

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Eric hissa toute la voile et accomplit avec une extraordinaire précision et élégance l'un des plus longs et plus rapides voyages qui eussent jamais été réalisés dans un bateau de cette taille. Les premiers deux mille trois cents milles, de Hawaii aux îles Wallis, furent couverts sans aucune escale en un peu plus d'un mois. De là, Eric entreprit résolument la traversée du détroit de Torres, et cela avec une assurance telle qu'il semblait presque reconnaître l'exacte position de chaque récif depuis ,son dernier passage avec le Fou Po II. Le reste du voyage jusqu'à Bali fut rapide et facile, et tous les records furent battus.
La traversée de l'océan Indien fut cependant plus remarquable encore. Avec l'aide bienveillante d'une mousson de nord-est inhabituellement forte, le Kaimiloa, tel un bateau de course, fila et atteignit Capetown [Le Cap] dans un délai de cinquante-neuf jours. Sa vitesse moyenne avait été rien moins que de cent milles par jour, ce qui est unique pour un aussi long voyage. Il conviendrait peut-être d'ajouter qu'Eric et Tati auraient achevé leur course plus rapidement encore s'ils n'avaient essuyé une tempête juste au sud du cap de Bonne-Espérance, tempête qui déchiqueta le gouvernail du Kaimiloa et les conduisit à la Iisière des glaces polaires. L'étape suivante, de Capetown à Tanger, s'étendit sur cent jours, mais ils firent un crochet pour visiter les Açores et le Portugal, quoique, chose curieuse, sans y faire escale.
Tati, enchanté d'être enfin chez lui et fermement décidé à ne plus entreprendre de longues traversées à la voile, prit hâtivement congé de son capitaine dès qu'ils eurent rejoint leur destination finale, Cannés, il disparut. Mais Eric était toujours aussi fasciné par les mystères du Pacifique, et il ne voulait pas demeurer en France plus longtemps qu'il n'était absolument

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nécessaire. Le Kaimiloa était un bateau vraiment excellent, les avis étaient unanimes sur ce point: mais cela ne voulait pas dire qu'il ne pouvait être perfectionné, pensait Eric. Les aménagements qu'il envisageait, cependant, étaient anormalement nombreux; et cela finit par un tout nouveau bateau à deux coques, qui plus convenablement reçut un double nom, Kaimiloa-Wakea. Juste auparavant était arrivée une jeune fille américaine, charmante et résolue et portant le joli nom hawaiien de Papaleaiaina. II l'avait rencontrée à Honolulu. Au lieu de la croisière solitaire qu'il avait d'abord projetée, il opta précipitamment et joyeusement pour un voyage de lune de miel dans les mers du Sud avec Papaleaiaina. Le couple, nouvellement marié, quitta la France en mai 1940, juste avant la défaite.
Le Kaimiloa-Wakea était à la fois plus rapide et plus sûr que son prédécesseur, et la navigation d'Eric fut aussi belle que par le passé. Mais par un coup de malchance comme il en subit toute sa vie avec une effrayante régularité, peu de temps après l'appareillage et au cours d'une nuit très sombre, non 'loin des îles Canaries, le Kaimiloa- Wakea se retrouva, par une coïncidence malheureuse, sous la proue d'un bateau de pêche espagnol. La belle pirogue double fut coupée en deux et coulée en quelques minutes. Comme Eric ne savait toujours pas nager, Papaleaiaina se débrouilla pour l'empêcher de couler jusqu'à l'intervention de la barque espagnole.
Cette nouvelle évasion des flots fut suivie par l'un des plus extraordinaires épisodes de la vie aventureuse d'Eric. Lui et sa jeune femme étaient terriblement malheureux en France, où ils n'avaient pu revenir qu'au prix de grosses difficultés, après une longue attente aux îles Canaries, et il voulait à tout prix reprendre ses études sur les mers du Sud. Mais comment y

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parvenir, sans bateau et sans argent, et en pleine guerre? Eric résolut ce problème en apparence insoluble avec une admirable ingénuité en se faisant nommer consul de France à  Honolulu dès que les Etats-Unis entrèrent en relations diplomatiques avec le gouvernement de Vichy. Considéré à la lumière des événements suivants, cet acte semble de pure opportunité. Mais pour en juger à bon escient, il faut se souvenir qu'Eric, selon les vieilles traditions de sa famille, était royaliste, et que ses parents avaient longtemps été les voisins et les amis du maréchal Pétain. Eric, donc, considérait l'autorité du Maréchal comme un pas accompli dans la bonne direction, à savoir la restauration de la monarchie. A cause de l'amitié qui les liait, il comptait sur le vieux Maréchal plus aveuglément encore que tous ses compatriotes, lesquels, à cette époque - il ne faut pas l'oublier -, considéraient Pétain comme le sauveur de la France, à de rares exceptions près.
Les gens d'Honolulu aimaient beaucoup Eric et il devint très populaire, mais lorsque le gouvernement de Vichy commença à perdre son indépendance et son prestige, sa situation de consul se révéla de plus en plus difficile. Les autorités en arrivèrent à le soupçonner d'être un espion à la solde du Japon et elles le mirent en prison. Cette fois, pourtant, les conséquences furent moins désastreuses qu'elles ne l'avaient été dix ans plus tôt, lorsque le commandement japonais de Jaluit l'avait suspecté· d'être un espion américain. L'on comprit vite l'absurdité de l'accusation et on le relâcha avec des excuses à demi sincères. Dès la fin de la guerre, il se mit sans délai à chercher un navire pour la croisière dans les mers du Sud, si longtemps différée, qu'il était fermement résolu à entreprendre.
Ne pouvant trouver une double pirogue polynésienne, il opta finalement pour une jonque chinoise de cent

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cinquante tonneaux, le Cheng Ho. Elle avait été primitivement un élégant yacht de plaisance, mais la guerre l'avait transformée en mess flottant pour les officiers à Pearl Harbour. La marine américaine venait de la rendre à son propriétaire, qui était impatient de lui trouver un usage rentable. Aussi insouciant et naïf que jamais dans le domaine économique et pratique, Eric, convaincu de pouvoir concilier les affaires et l'étude scientifique, fonda avec cet homme une société destinée à acheter le coprah et à vendre en Polynésie française toutes sortes de marchandises.
L'associé d'Eric demeura prudemment à terre pendant le premier voyage. Quand Eric fut rentré à Honolulu, enchanté de tous les courants qu'il avait pu observer et de la gentillesse des indigènes qu'il avait rencontrés, l'examen des comptes révéla que la croisière se soldait de curieuse façon par une perte. Eric en fut stupéfait et voulut refaire un autre voyage pour combler le déficit. Mais son associé entama de sang-froid un procès. Celui-ci dura des semaines et des semaines, et les deux parties étaient tout juste prêtes à un arrangement quand un nouveau procès sembla imminent.
C'en était trop pour Eric, dont la liberté, depuis peu conquise, se trouvait menacée. Il rassembla en hâte et avec difficulté quelques hommes, s'embarqua sur le Cheng Ho, partit pour Tahiti et disparut à jamais de la vie de son associé et de celle de sa femme. Il fallait normalement huit hommes au moins pour diriger la grosse jonque, mais aussi étrange que cela paraisse, Eric et ses deux compagnons inexpérimentés couvrirent la longue distance de deux mille quatre cents milles en dix-huit jours et sans encombre. Cette audacieuse performance fit sensation, mais le ·malheureux associé d'Eric ne fut pas le seul à le .condamner en termes sévères pour son inconséquence (en parlant avec indulgence). La

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seule excuse que l'on puisse alléguer ici et en des cas semblables, c'est qu'Eric était né - hélas! - quelques centaines d'années trop tard; il aurait dû venir au monde au XVI°· ou au XVII°· siècle, époques où les professions de corsaire et de conquistador, généralement honorées, étaient ouvertes à ceux qu'ennuyait une vie calme chez eux.
Je rencontrai Eric juste après cette escapade hardie, laquelle se situait en 1949. Il était vif, et en dépit de son âge (presque soixante ans), aussi gai qu'un écolier. Je tombai d'emblée sous son charme. Malgré nos points de vue diamétralement opposés sur presque tous les sujets, nous nous quittâmes excellents amis. Au cours des deux années suivantes, que je passai dans l'archipel de Tuamotu, Eric revint bien des fois avec son amusante jonque, et il demeura souvent un jour ou deux de plus, dans le seul but de me prouver l'exactitude de ses théories pour le moins révolutionnaires en ethnologie.
J'avais la nette impression que le coprah et le commerce étaient en mauvaise posture et je ne me trompais pas, car un peu plus tard la société fit faillite.
Eric accueillit cette infortune avec calme, pour ne pas dire avec nonchalance. Comme d'habitude, il nous réservait une nouvelle surprise; non seulement il sollicita, mais il obtint sur-le-champ le poste (créé de fraîche date) de géomètre aux îles australes, archipel qui se compose de cinq îles montagneuses, éloignées et d'accès difficile, à trois cents milles au sud de Tahiti. Les années passèrent sans que me parvînt aucune nouvelle d'Eric ni que j'entendisse parler de lui - exception faite de la préparation d'un long et savant ouvrage sur la navigation polynésienne, et de sa propre popularité, qui était immense, due à sa façon de rendre la justice comme Salomon en tranchant les querelles des

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propriétaires terriens. J'étais, comme chacun, persuadé qu'enfin l'âge s'était fait sentir et qu'il s'était arrêté à une vie tranquille. Et maintenant, après tout ce que j'avais entendu et vu au sujet de son expédition en radeau, je compris qu'il ne s'était retiré dans les îles australes pendant plusieurs années, que pour se préparer à la dernière, à la plus grande aventure de sa vie.


(Bengt Danielsson rapporte ensuite une conversation avec Eric de Bisschop à propos de l'expédition) 

 

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