1 Présentation thématique des documents

SOMMAIRE
A) Présentation de l'agence consulaire d’Honolulu
B) La démission d’Irving Otis Pecker (septembre 1940)
C) La nomination d'Eric de Bisschop (avril 1941)
D) Les activités consulaires d'Eric de Bisschop (août-décembre 1941)
E) La révocation (13 décembre 1941)
F) La question de l'indemnité (1941-42)
G) Les problèmes liés à la révocation (1942)
H) L’arrestation et l’internement (mai 1942)
I) Les actions de propagande du couple de Bisschop (1941-42)

J) Philippe Pétain et les de Bisschop
K) Eric de Bisschop et le pétainisme ; le régime de Vichy ; la France libre
L) Eric de Bisschop à la fin de l'année 1942 : perspectives personnelles et vision géopolitique



A) Présentation du poste d’Honolulu

Le document 1 est un rapport d'octobre 1936 émanant du Consulat de San Francisco à propos de l'agence d'Honolulu. A ce moment, l’agent consulaire est, depuis 1929, Irving Otis Pecker, professeur de Français et chef du département des Langues romanes à l’Université d’Hawaii.


B) La démission d’Irving Otis Pecker

Les documents 2 et 3 (Roger Gaucheron) sont relatifs à la démission, le 26 septembre 1940, d’Irving Otis Pecker. Cette démission a lieu à la demande de l’Université d’Hawaii et signale probablement le refus du milieu universitaire hawaiien de considérer le régime de Vichy simplement comme le régime légal en France.
De retour ces jours derniers à Honolulu, après une absence de plus d’une année, il fut avisé que l’Université élevait des objections à ce qu’il conservât son poste d’Agent Consulaire.
Un document ultérieur (numéro 6), émanant de Claude Bréart de Boisanger, évoque de nouveau cette démission :
Notre Agent Consulaire, M. Pecker, qui était parfait, a été amené à démissionner en raison de ses sentiments trop francophiles.
La formulation est ici sibylline : « trop francophile » signifie probablement : favorable ou neutre envers le régime de Vichy. Mais les allusions ultérieures à Irving Otis Pecker sont contradictoires :
Document 14 (Eric de Bisschop).
 J’ai reçu, avant-hier, de Mr. PECKER, archives, timbres et tampons. Il témoigna en me renvoyant les marques de la plus vive effusion, mais ne put, au cours de notre conversation, s’interdire quelques remarques regrettables sur la FRANCE du MARECHAL.

Son dépit d’avoir «dû» quitter son poste de représentant de la FRANCE pour maintenir indisturbée (sic) sa situation «mondaine», se manifesta quand il m’avoua avoir entendu dire… que si l’on trouvait mon choix parfait ( ?), on trouvait pitoyable d’avoir désormais, pour voir le Consul de France, à sonner à la porte d’un Allemand[1]….
Document 17 (Eric de Bisschop)
L’attitude outrageante, contre la France du Maréchal, ouvertement prise par notre ex-Agent Consulaire Mr Pecker me fit bientôt changer d’avis (Ce Monsieur, étrangement assez d’ailleurs, arbore toujours avec fierté  sa Légion d’Honneur ?).
Légion d’honneur qui lui a été attribuée à la demande du ministère de la Marine (Document 1)
Document 66 (Constance de Bisschop)
Mr Pecker, former consular agent for France here, before my husband, broke under pressure by this same element and sent his demission to Washington and Vichy; my husband preferred to stick, with what result, you already know.
Ces différents témoignages ne permettent pas de déterminer à coup sûr les opinions personnelles du Pr. Pecker ; on pourrait penser qu’il n’était pas particulièrement favorable à Vichy, malgré ce qu’en dit Constance de Bisschop, mais qu’il aurait tout de même préféré rester agent consulaire.


C) La nomination d'Eric de Bisschop

Document 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 12,15.
Le document 4, notification de la nomination, émane du Ministère des affaires étrangères et date du 12 juin 1941.
Les autres documents sont aussi d’ordre administratif, à l’exception du numéro 6, une lettre de Claude Bréart de Boisanger adressée personnellement à Georges Picot, de l’Ambassade de France. Il exprime des réticences à la nomination d’Eric de Bisschop et cherche à persuader Georges Picot d’agir pour que la nomination ne soit effectuée qu’après l’arrivée d’Eric de Bisschop à Honolulu, afin qu’il ait le temps de « reprendre contact » avec le pays.
Je connais les relations assez intimes de M. Bisschop (sic) avec le Maréchal ; j’ai eu d’ailleurs la visite de l’intéressé, la veille de mon départ de Vichy, mais vous avez certainement à l’Ambassade à Washington un dossier sur les mésaventures de M. de Bisschop à Honolulu. Le moins qu’on puisse dire de lui c’est que c’est un cerveau brûlé, et je ne suis pas sûr que sa désignation ne provoque pas un incident. Il ne faut pas oublier que les Américains sont atteints d’espionnite et que toute activité étrangère aux Iles Hawaï leur paraît suspecte. Bisschop a épousé d’ailleurs une femme du pays.
L’expression les mésaventures évoque probablement simplement le premier séjour d’Eric de Bisschop à Honolulu dans les années 1935-1937. L’emploi de ce mot est spécieux ; il connote non pas la réalité de ce séjour, mais l’hostilité des diplomates français envers le projet Kaimiloa (cf. infra Document 14) notée dans un passage de Kaimiloa, où Eric de Bisschop parle de l’absence de soutien officiel à son projet. Cela dit, Claude Bréart de Boisanger envisage très correctement ce qui va se passer.
Le Document 10 (Département d’Etat à Ambassade de France) signale :
Acknowledgment is made also of the receipt of his biographical record.


D) Les activités consulaires d'Eric de Bisschop

Documents 11, 13, 14, 16, 17
L’agence consulaire de France ne dispose pas de local propre, fait qui n’est pas évoqué dans le rapport d’activité de 1936 : elle se trouve au domicile du titulaire de la charge, qui dans le cas d’Eric de Bisschop est la maison de ses beaux-parents (158 Dowsett Avenue, Honolulu, Document 22). L’agent détient simplement des archives et des tampons (Document 14).
Le document 14 est le compte-rendu (non daté, mais antérieur au 14 août) de l’arrivée d’Eric de Bisschop à Honolulu. Un effet littéraire dû au regroupement de documents épistolaires disjoints à l’origine est produit lorsqu’il parle de la transmission des archives de l’Agence :
Je compris, en outre, quelques heures plus tard, la raison d’une certaine gêne [d’Irving Otis Pecker] à mon égard, ceci en parcourant les Archives ; il s’y trouvait, au sujet de mon précédent séjour à Honolulu, des témoins malheureux de la nombreuse correspondance, échangée à l’époque entre lui et son ami Méric de Bellefon, l’un et l’autre m’y dépeignaient comme un fumiste et un fou, qui avait, contre tous avis compétents, voulu construire un type de navire idiot, avec lequel il n’appareillerait jamais, et qui ne pouvait que leur compliquer la vie….
Il évoque aussi ses rencontres avec les officiels américains, notamment le gouverneur Hite, avec lequel ont été évoqués les problèmes mondiaux :
L’impression générale que je retire de ma longue conversation avec Monsieur HITE, confirmée d’ailleurs en d’autres sources, est qu’on souhaiterait mettre rapidement le JAPON à la raison… Quant à l’Atlantique…. On s’en occuperait plus tard… s’il en est temps encore ?
Un document manquant est mentionné dans le document 17 : un rapport du 10 août adressé à l’ambassade (à Georges Picot) sur la situation des Etablissements français d’Océanie et la possibilité pour Vichy d’en reprendre le contrôle :
Ce Rapport avait trait à une action actuellement possible de la France, action qui bien conduite pourrait resserrer  les liens entre Washington et Vichy (surtout après l’incident d’Indo-Chine) et nous donnerait pour l’avenir le maximum d’assurance pour le maintien de notre souveraineté dans ce coin de Pacifique. Tahiti et ses Dépendances pourraient même bientôt revenir sous notre Contrôle, au plus grand avantage et bien-être de nos Indigènes.
Un autre document manquant est mentionné dans le document 16, principalement consacré au thème Indemnité : un rapport du 20 septembre adressé au Consulat de San Francisco et retransmis à l’ambassade, qui « pourrait intéresser notre attaché naval ».
Le document 17 est un rapport en date du 23 octobre, adressé à l’ambassadeur, qui évoque principalement des questions de propagande, mais aussi la situation des Etablissements français d’Océanie.


E) La révocation (13 décembre 1941)

Documents 26, 27, 28, 29, 30, 31, 34, 35, 37, 38, 41, 46
Le document 27 est le diplôme de révocation, scellé et signé Cordell Hull, rédigé selon les formes traditionnelles de la diplomatique, quoiqu’il soit dactylographié et non manuscrit (sauf la signature) : 
 DEPARTMENT OF STATE
To all whom it may concern!
WHEREAS, a certificat of recognition bearing date of June 5, 1941, was issued to Eric de Bisschop recognizing him

as Consular Agent of France at Honolulu, Hawaii, [.....]
NOW, THEREFORE, be it known, that the powers and privileges conferred as aforesaid on the said Eric de Bisschop are hereby revoked and annulled and the certificate heretofore issued to him is hereby declared to be null and void from this day forward. [.....]
etc.
La révocation n’est justifiée que de façon rhétorique :
[.....] it appearing for good and sufficient reasons, that he should no longer exercise the said functions [.....].

L’ambassadeur de France reçoit un peu plus tard oralement une réponse un peu plus précise (Document 30) : la révocation a eu lieu pour des raisons relevant de l’état de guerre. La relation avec les événements du 7 décembre n’est pas fortuite, mais on ne voit pas bien pour quelle raison l’attaque de Pearl Harbor entraine la révocation d’Eric de Bisschop. On peut supposer que la décision ne résulte pas d’un raisonnement tenu à Washington, mais d’une instrumentalisation de la nouvelle situation par des milieux locaux hostiles à Eric de Bisschop et favorables à la France libre, ce qu’il affirme clairement dans le document 54 :
… ceux qui crurent pouvoir tramer dans l’ombre, contre le « Vichy man de Honolulu » les fils grossiers de leur roman.
La citation donne une indication concrète sur les conversations politiques à Honolulu en 1942.
Les documents 29 (18 décembre) et 31 (22 décembre) sont des courriers d’Eric de Bisschop à Gaston Henry-Haye indiquant ses réactions immédiates de surprise face à cette mesure ; il reprend le sujet dans une lettre plus élaborée du 2 février 1942 (Document 34).
Deux notes manuscrites portées sur ce document (signées : J. P., initiales non identifiées) donnent de nouveau des indications un peu plus précises :
L’ambassadeur a téléphoné à Reber le 13/2/42 qui  a répondu qu’il nous renseignerais à titre de « ?????? spéciale » sur les raisons pour lesquelles M. de B était « persona non grata »
J. P
Reber a indiqué que c’était les relations  de l’intéressé en E O et son attitude d’ intrigues (?) qui étaient incriminés
J P
Document 41 (28 mars 1942) : Gaston Henry-Haye transmet à Sumner Welles une lettre de Constance de Bisschop en défense de son époux (document manquant). Il prend lui-même la défense d’Eric de Bisschop :
… son mari, qui a été désigné personnellement par le maréchal Pétain au poste qu’il a occupe aux îles Hawaï, …
Document 46 : réponse de Sumner Welles
Mr. De Bisschop’s case has been reviewed in the light of your note of March 28, 1942, and the Department regrets that it is unable to reverse its decision which revoked official recognition of Mr. de Bisschop as Consular Agent of France in the Territory of Hawaii.


F) La question de l'indemnité

Documents 16, 23, 36, 39, 40, 42, 57, 59, 60, 62
Le poste ne comporte pas de rémunération fixe, mais Eric de Bisschop bénéficie par mesure spéciale (n’ayant pas d’emploi à Hawaii) d'une indemnité fixe de 50 $ durant son mandat, indemnité qui est prolongée après sa révocation. Bien que cette somme ne soit pas très élevé, son paiement, soulève un certain nombre de problèmes sur le plan comptable et sur le plan diplomatique, ce qui explique le nombre élevé de références.


G) Les problèmes liés à la révocation d’Eric de Bisschop

Documents 50, 51, 52, 53, 54, 55, 58, 69, 70
Il s’agit des conséquences administratives de la révocation : Eric de Bisschop doit maintenant se mettre en règle avec les services de l’immigration, puisqu’il n’a plus de statut diplomatique.


H) L’arrestation et l’internement (mai 1942)
Cet épisode est évoqué dans le document 49, une lettre d’Eric de Bisschop à Yves Méric de Bellefon dans laquelle il parle de journées passées en prison et des accusations dont il a été l’objet (et totalement blanchi). Il parle aussi d’un rapport sur le sujet à Gaston Henry-Haye, soumis avant envoi à la Military Intelligence (document manquant).
Mais c’est le document 67, une lettre de Constance de Bisschop à Sumner Welles datée du 6 octobre 1942, qui donne les détails de l’épisode.
Le 22 mai 1942, à 6 heures du matin, la maison où il habite, celle de ses beaux-parents, est soumise à une fouille en règle de l’Intelligence militaire (« military intelligence » dit Constance de Bisschop dans sa lettre à Sumner Welles Document 67) ; puis les quatre occupants adultes de la maison sont emmenés et soumis à un interrogatoire. Eric de Bisschop passe ensuite 3 jours en cellule aux Bureaux de l’Immigration. Constance de Bisschop indique que quelqu’un (une personne connue d’elle, mais qu’elle ne nomme pas), l’aurait accusée d’avoir tué un marin français du Triomphant, et aurait accusé son mari d’être à l’origine de l’attaque japonaise de décembre 1941 : 
but how they can go so far as to accuse me of murdering a French sailor of the warship Triomphant, and my husband to be the instigator of the December eleventh attack, is really beyond our poor powers of conception.
Ces accusations ont ensuite été abandonnées ; aussi, Constance de Bisschop demande que son mari soit rétabli comme Agent consulaire, afin que leur innocence soit en quelque sorte objectivée.


I)
Les actions de propagande du couple de Bisschop

J) Philippe Pétain et les de Bisschop

*Quelques éléments
Deux des notices biographiques présentent Pétain comme son parrain (ce dont Eric de Bisschop ne fait pas non plus état, pour autant que je sache). Eric de Bisschop parle (Document 34) d’une amitié de 25 ans, remontant donc à 1917, à la Première Guerre mondiale. Le Honolulu Star Bulletin (Document 20) indique que Pétain a été témoin à son mariage et fait remonter cette amitié 14 ans en arrière (il faut sans doute lire 24 ans, ce qui donnerait aussi 1917, alors que 1927 correspond à l’époque du départ d’Eric de Bisschop pour la Chine). Dans son article (Document 20), Constance de Bisschop évoque Pétain lors d’un séjour de plusieurs semaines à Villeneuve-Loubet, non daté (selon la biographie de Pétain par Herbert Lottman, de mai 1938 à avril 1940, Pétain n'a séjourné à Villeneuve-Loubet que fin 1938-début 1939, entre les crises internationales de 1938 et le départ comme ambassadeur de France en Espagne en mars 1939) ainsi que des vacances passées par Eric de Bisschop auprès de Pétain il y avait 20 ans (donc vers 1919-1920).
*Pétain en 1939 : le témoignage de Constance de Bisschop
Cet article fournit quelques témoignages intéressant :
My husband and I, who have been in France since before the beginning of the war, have been close to the heart of things; have suffered with the Marechal when he cried in despair, “But France should not go to war. For years our government has been undermined, work on the Maginot line discontinued, our best airplanes sold to other countries, our munition factories filled with communists –the war is already lost before ever being commenced.”
But senile! That’s completely ridiculous. If you could have seen him at his estate of Velleneune-Toubet (sic), where we spent weeks, and how he tired us all out scramchards, his (illisible)ean fields, his olive trees and at the end of which he emerged fresh as a daisy, while we were puffing like steam engines.
As for his memory –he recalled incidents that had happened 20 years ago when my husband spent his vacations with them – little things that my husband remembered with difficulty.
I remember he gave me quite a start one day by saying suddenly,
“Papaleaiaina, you have a grey hair” –a catastrophical event which even I had not noticed.
Quelle que soit la date du séjour, elle est de toute façon antérieure à l’arrivée au pouvoir de Pétain. Constance de Bisschop ne semble pas imaginer que Pétain ait pu changer depuis deux à trois ans.
*Pétain en 1942 : le témoignage de la marquise de Kerouartz
Il est vrai que les nouvelles de France sont bonnes : dans le document 56 (août 1942), Eric de Bisschop signale que :
P.S. Nous avons reçu hier de Vichy (par avion et datée 21 Juin) une lettre de la Marquise de Kerouartz, que vous connaissez, je crois ; elle nous dit au sujet du Maréchal
« Nous passons trois jours, avant de regagner Paris,auprès de nos grands Amis : ils sont remarquablement bien….Il a rajeuni encore depuis l’an passé et nous le trouvons mieux que jamais avisé des grandes questions, énergique et fort. »
Que Dieu nous le garde et lui accorde la suprême joie et récompense de revoir sa France plus rayonnante que jamais
 On peut remarquer par ailleurs une certaine discrétion de la part d’Eric de Bisschop relativement à la protection dont il a bénéficié (Document 56)
 Je ne sais si le Maréchal a été mis au courant et de ma dernière aventure et de ma situation présente : je n’ai pas voulu moi-même l’importuner de mes petites difficultés personnelles ; cependant, au cas où vous me conseilleriez notre retour en France, nous vous serions extrêmement reconnaissant si vous pouviez l’informer de notre désir.


K) Eric de Bisschop et le pétainisme

Eric de Bisschop n’évoque pas ses liens avec Pétain dans Cap à l’Est (postérieur à la guerre), mais il ne les avait pas non plus évoqués dans Kaimiloa, on ne peut donc pas conclure à une volonté d’occultation (d’autant que des liens sont connus par ailleurs, cf. notices).
Kaimiloa donne quelques informations sur l’idéologie d’Eric de Bisschop, un homme qui ne s’intéresse pas beaucoup à la politique
[2], dont on peut penser qu’il est « de droite », mais qui ne manifeste pas d’animosité particulière contre la gauche. La seule notation « politique » concernant la France est datée du 1° mai 1937 et a une allure plutôt humoristique (Kaimiloa, page 118) :
Calme… La brise doit sans doute prendre ses ordres pour travailler de la C.G.T.
Passant aux Baléares, au printemps 1938 (page 240) :
Mais d’ailleurs à qui sont ces Baléares ? Aux « rouges » comme on dit, ou aux « blancs » comme on dit encore ?... J’aurais peut-être pu me renseigner au départ. Rouge et blanc, c’est pour moi tout de la même « aussière », une « aussière » à « torons » pourris !
Par ailleurs, Eric de Bisschop exprime sans faille une totale absence de racisme, aussi bien en ce qui concerne les Polynésiens que sur un plan plus crucial dans les années 30, celui des Juifs. Il prend même expressément position contre l’idéologie raciste de Hitler. A l’occasion de son escale de deux semaines au Cap (28 août-12 septembre 1937), il évoque  le « Cercle français » (Kaimiloa, page 205)  :
J’y vis, fièrement étalées sur les murs de la salle de réunion, nos trois couleurs… et sous cet emblème se réunissaient Anglais, Hollandais, Belges, Allemands, Juifs (et parmi ceux-ci, des plus intéressants, ceux qui furent victimes du ridicule mythe aryen de Hitler), des Africanders (Boërs), des Italiens, des Espagnols, que sais-je ?
Evidemment, il n’y a pas de recul, pas d’analyse, les Noirs d’Afrique du Sud ne sont pas évoqués.
De façon tout aussi spontanée, il exprime avec constance une détestation quasi viscérale envers les Japonais (c’est manifestement une séquelle de son aventure de Jaluit).
En ce qui concerne la France, il manifeste en de nombreuses occasions un patriotisme au premier degré et une grande déception face au manque d’enthousiasme pour ses activités des autorités qu’il est amené à côtoyer (généralement le corps diplomatique). Il est ému à chaque fois qu’il voit le drapeau français (cf. citation ci-dessus : « fièrement étalées sur les murs… nos trois couleurs » : c’est évidemment lui qui est fier). Lors du départ du Kaimiloa, il a arboré le pavillon français alors qu’on lui avait refusé l'enregistrement du bateau comme français.
Ce patriotisme apparaît encore dans le corpus (Document 56) :
Sans doute pourrais-je être employé si j’acceptais de prendre mes premiers papiers américains, ce qui naturellement ne peut être envisagé.

En ce qui concerne le positionnement dans le conflit, celui d’Eric de Bisschop est paradoxal. Eric de Bisschop est tout à fait le genre de personne qui aurait pu rallier la France libre ; il en est empêché par son lien personnel avec Pétain. Mais, probablement par un certain sens de l’honneur (concept qui apparaît plusieurs fois, notamment à propos des attentats anti-allemands) il ne se contente pas d’une simple neutralité, mais apporte un soutien sans faille à Pétain, même si des doutes apparaissent en 1942 (cf. infra Document 48) et il exprime sa détestation de la France libre : il évoque celle-ci à plusieurs reprises dans des documents d’ordre administratif, non destinés à la publication, toujours négativement, quoique sans outrance verbale : le nom de de Gaulle n’apparaît pas dans ses écrits (une seule fois dans le corpus, dans un article de sa femme) ; il utilise (deux fois) l’expression certainement dépréciative à ses yeux « free french » … Dans le monde qu’il décrit, les « free french » et leurs partisans américains apparaissent toujours ridicules, grossiers et bêtes tandis que les loyalistes sont lucides et moralement irréprochables.
Document 17 (Eric de Bisschop)
Dès mon arrivée en Amérique, je fus péniblement surpris de l’importance qu’avait prise la Propagande de la « France Libre ? », et révolté par l’ignominie de certaines attaques dirigées contre le Maréchal.
Le point d’interrogation et les guillemets sont dans le texte
Document 54
J’apprends aussi, dans ce même Courrier, avec satisfaction que, à San Francisco comme ici, les ennemis de la France du Maréchal se signalent à l’attention publique par leur maladresse politique, leur manque d’éducation et leurs prétentions ridicules. Ils se font, sans s’en douter, les meilleurs propagandistes de notre France, donnant par chacune de leurs « activités » une occasion aux Autorités Américaines de se rendre compte, chaque jour un peu plus de … bien des choses.
Document 48 :
Je suis de tout cœur avec vous, Monsieur le Consul Général, dans les actuelles circonstances, si délicates que vous devez vivre. Ma Foi reste entière : je sais que toute décision, prise par le Maréchal, quelle que soit son apparence… ou celle qu’on lui donne, ne sera toujours prise qu’en vue d’un seul et même but : garder à notre France sa glorieuse destinée.
Document 49 :
Un défenseur de la France du Maréchal, Monsieur le Consul Général, doit aujourd’hui s’attendre aux plus viles attaques et, peut-être, passer un jour.. par où je viens de passer.
Document 56
internement qui me permit, enfin, de découvrir toute l’étendue de mes crimes et la sottise de « nos » ennemis.
On retrouve donc dans ces documents les mêmes éléments que dans ceux destinés à la publication, notamment un certain aveuglement (le tournant de novembre 1942 n’est pas du tout anticipé).


L) Perspectives personnelles et vision géopolitique d’Eric de Bisschop à la fin de 1942
Document 56, 60, 61, 63, 68 
Le document 56 est consacré aux perspectives dans le Pacifique, notamment en Indochine. Eric de Bisschop perçoit bien le caractère « libérateur » de l’expansion du Japon, même s’il se révèle un peu aveugle en ce qui concerne le comportement de la France en tant que puissance coloniale (il perçoit son propre point de vue comme caractéristique de « la France ») . On retrouve encore son absence de racisme, bien qu’exprimée à travers des concepts peu élaborés (« race blanche »).
Il me faut, ici, Monsieur l’Ambassadeur, vous avouer ce que, en toute conscience et honneur, je pense de notre politique actuelle dans le Pacifique. Notre situation d’Indo-Chine, qui je le sais, nous fut imposée à la suite d’un concours de circonstance et fut en grande partie la résultante d’une politique.. d’attente des Etats-Unis, me reste toujours difficile à comprendre. La connaissance qu j’ai de l’âme orientale et de son évolution dangereuse.. mais logique, me permet d’affirmer qu’aux yeux des Japonais comme bientôt aux yeux de tous les Orientaux, nous n’apparaîtrons, nous Français, que comme des « Blancs » semblables aux autres ; si, par notre Génie, notre humanité et surtout le respect que nous avons pour toute race quelque (sic) soit sa culture.. ou sa couleur, nous avons pu nous maintenir jusqu’aujourd’hui en Extrême Orient et y être les derniers représentants de la race blanche, nous commettrions une grossière et fatale erreur si nous pensions y maintenir cette unique position.
Cette guerre du Japonais n’est pas seulement une révolte contre l’Impérialisme anglo-saxon », elle est, causée par celui-ci, une croisade contre le « Blanc ». Si le Japon, à qui beaucoup de Blancs ont donné par leur égoïsme les moyens de devenir le leader de cette croisade, ne peut être réduit, dans un avenir prochain, à courber la tête, si nous n’arrivons, par une victoire rapide, à canaliser les forces naturelles d’expansion de ce Pays, dans des limites largement « humaines » et logiquement géographiques[3], nous pouvons sonner le glas de l’influence blanche dans ce coin, vital pour nous, du Monde. L’Allemagne, que les nécessités de la Guerre ont rapprochée du Japon, le sait tout aussi bien que nous.. mieux peut être.
Si nous, FRANÇAIS, en tant que BLANCS nous voulons tenir la place qui nos revient dans la reconstruction du Monde nous avons le devoir d’être, aujourd’hui les Alliés de l’Amérique dans sa guerre du Pacifique ; nous avons le devoir de l’aider (autant que nous le pouvons) à éteindre en Extrême-Orient cet incendie dévastateur que son actuelle Alliée, l’Angleterre a su si bien préparer, pour nous tous, par sa continuelle politique d’Exploitation, si outrageusement orgueilleuse et méprisante.
C’est dans cet esprit que le 10 Août 1941 j’écrivais à Monsieur Picot de votre Ambassade afin de lui exposer la situation chaotique alors prévalente dans nos Etablissements Français d’ Océanie, et lui dire combien je croyais l’heure propice à une reprise de contrôle de ces Archipels par la France en même temps qu’à un moyen d’affirmer notre sympathie et notre solidarité dans la guerre future du Japon contre l’Amérique.
C’est dans ce même esprit que je reviens ici au rôle actuel qu’il pourrait m’être donné de jouer dans le Pacifique : Nous avons, exactement sur la route stratégique Hawaii-Fidji-Australie WALLIS et FUTUNA, qui, étrangement assez (selon les dernières informations) ne sont pas encore « dissidentes »… A Wallis, centre de l’Administration, nous aurions encore un représentant de « Vichy » : celui-ci ne demanderait sans doute rien de mieux qu’une occasion d’être enfin rapatrié. D’autre part, il est hors de doute que, plus encore que Tahiti et les Marquises etc., que les Etats-Unis occupent actuellement militairement, Wallis apparaît comme de première importance, ne serait-ce que pour les informations météorologiques (nous y avons une puissante station de T.S.F.) Si les Etats-Unis n’ont pas encore occupé ces Iles, ne pourrais-je avec l’accord et l’aide du Gouvernement Américain y être envoyé. Des démarches rapides à Washington pourraient peut-être encore devancer la Dissidence.
Dernièrement, prenant avantage.. du fait que je n’étais plus reconnu comme « officiel » de mon Pays par suite de mon statut de « persona non grata », je proposai à l’Amiral Nimitz mon envoi ainsi que celui de ma femme et de sa fille à l’atoll minuscule, de tragique histoire : Clipperton. J’espérais, ce faisant, aider l’Amérique, en même temps que réaffirmer par cette occupation les droits de souveraineté de la France. L’Amiral me répondit entre autres choses en ces termes :
« My dear Mr. De Bisschop           Your letter of July 29 th, in witch (sic) you and Mrs Bisschop volunteer to serve the United States at Clipperton Island, is mutch (sic) appreciated. It is with satisfaction that I note the unselfish desire to take an active part in our great war.
Please be assured that should the opportunity arise for me to take advantage of your generous offer, I will give the matter careful consideration. It give (sic) me great pleasure to thank you for your interest in our labors. Very truly yours.
C.W. NIMITZ Admiral, U.S. Navy,
Commander-in-Chief
 United Pacific Fleet.
En ce qui concerne les îles Wallis et Futuna, Eric de Bisschop connaît effectivement très bien Futuna, où il a fait escale en 1937 et qu’il décrit longuement dans Kaimiloa
[4].
Document 60 (réponse de Gaston Henry-Haye)
D’après mes informations, les îles Wallis et Futuna seraient passées aux mains des éléments dissidents. Je  ne pense pas, d’autre part, que le Département d’Etat  faciliterait, dans les circonstances actuelles, votre  transfert de Honolulu vers une possession française du  Sud-Pacifique. Je crains donc que votre proposition ne  puisse être retenue.
Votre retour en France me paraît être une solution  préférable, si toutefois vous étiez assuré d’y trouver  un emploi. J’ai télégraphié, à cet effet, au Ministère des Affaires Etrangères pour demander s’il serait possible  d’utiliser vos services dans la Métropole ou en Afrique du  Nord.
Document 68 (réponse d’Eric de Bisschop)
Je regrette de voir s’évanouir mon Rêve de Wallis et Futuna.. La situation spéciale de ces îles, à notre point de vue colonial, offrait.. des possibilités. En effet la demande d’annexation (sic), faite en 1917, ne fut jamais ratifiée par le Gouvernement. Les indigènes, dès cette date cependant, tinrent à payer leurs taxes, en particulier celle de capitation. Bien qu’administrées par nous, ces communautés ont encore gardé leurs « rois ». Comme ceux-ci (et la totalité de leurs sujets) sont de fervents catholiques l’influence de nos Missionnaires est totale. Il eût été facile de faire échec à la Dissidence, en provoquant un plébiscite qui eût été unanime, simplement en montrant la France du Maréchal grande Amie de l’Eglise, et grande ennemie des « francs maçons » de Londres. Le principe, si cher à l’Amérique, du « Droit des Peuples à disposer d’eux-mêmes » aurait eu toutes les approbations. Wallis et Futuna auraient pu, au pis aller se déclarer provisoirement indépendant, en attendant des jours meilleurs, et jouer un rôle intéressant dans la Guerre du Pacifique….


CONCLUSION
Le corpus présenté permet donc de compléter la biographie d’Eric de Bisschop pour la période allant de l’été 1939 à octobre 1942 et d’affirmer que contrairement à ce que disent les notices biographiques citées, il a pu rejoindre son poste d’agent consulaire à Honolulu, mais qu’il n’a pu l’occuper effectivement que pendant  quatre mois. Il est en revanche incomplet sur les raisons de son éviction le 13 décembre 1941 : il faudrait sur ce point pouvoir accéder aux archives du Département d’Etat et à celles de l’administration militaire du Territoire de Hawaii en 1941-42.
En ce qui concerne les relations entre le navigateur et Eric de Bisschop et Philippe Pétain, ce corpus peut être une incitation à reconsidérer, certes de façon marginale, la biographie de ce dernier, notamment à travers les correspondances que l’on détient (cf.  l’article de Violaine Challéat et Emmanuel Panicaut, « Pétain en taille douce », dans XX° Siècle, n° 190, qui présente les fonds d’archives concernant Pétain ).


ERIC DE BISSCHOP APRES LE "CONSULAT"
Dans Cap à l’Est, Eric de Bisschop indique qu’il est resté à Honolulu de la fin 1942 à 1947
[5]. En 1947, il se sépare de sa femme (dont il ne divorce pas). En Polynésie, il travaille dans le transport du coprah « comme capitaine et armateur d’un bateau […] qui avait forme de jonque et qui ne l’était pas […] » [6], jusqu’à ce qu’il s’engage à la fin de 1955 dans la construction du radeau Tahiti-Nui ; l’expédition (novembre 1956-mai 1957) le mène avec quatre équipiers de Papeete au Chili, le radeau devant être abandonné au large des Iles Juan Fernandez ; elle se prolonge avec l’expédition Tahiti-Nui II (février-août 1958), de Constitucion (Chili) à l’atoll de Rakahanga (Iles Cook) où le radeau s’échoue violemment le 30 août[7], entraînant la mort du navigateur, seule victime du naufrage.


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[1] Le père de Constance de Bisschop a des origines allemandes.
[2] Sauf quand il s’agit du Pacifique ; dans Cap à l’Est, il évoque ses retrouvailles en 1956 avec un personnage non identifié nommément, qu’il avait déjà rencontré à Honolulu en 1936, un leader indépendantiste polynésien.
[3] Il doit vouloir dire « géographiquement logiques ».
[4] Kaimiloa, Chapitre 9 « Futuna »
[5] Cap à l’Est, page 85 : « De mon côté, ayant passé cinq ans de pesante inactivité à Honolulu, depuis Pearl Harbour jusqu’à la fin des hostilités, j’avais décidé, d’accord avec ma femme, de la laisser à ses devoirs de mère et de reprendre le large. » (5 ans à partir de décembre 1941 mènent à décembre 1946).
[6] Ibidem.
[7] Bengt Danielsson, Le dernier rendez-vous d'Eric de Bisschop,  pages 227-230.